L’architecture des bastides d’Aix et Marseille au XVIIIe siècle : Guide du maître d’œuvre
En 2019, lors d’une réunion de chantier à **Meyreuil**, un propriétaire me montra les décombres de la façade de sa bastide. Il voulait simplement repeindre la surface pour masquer l’humidité remontant par les joints. J’ai alors dû lui expliquer que cette fragilité ne venait pas d’un défaut de construction, mais de la nature même de la pierre locale, un calcaire oolithique de Fontvieille friable sous l’effet des cycles d’humidité. C’est ce genre d’interaction, ancrée dans la réalité technique du terrain, qui guide mon approche de la rénovation du patrimoine provençal. Dans cet article, nous allons décortiquer l’architecture des bastides des XVIIIe siècle dans l’agglomération aixoise et marseillaise, en passant par la géologie, la technique et la réglementation.
1. Origine géologique et historique
La bastide n’est pas une invention du XVIIIe siècle, mais son architecture a évolué pour s’adapter au goût du siècle des Lumières et à la richesse croissante de la région. L’origine géologique de ces constructions est fondamentale. Le territoire des Bouches-du-Rhône repose sur une couche de calcaires durs, principalement issus de formations sédimentaires marines datant du Mésozoïque. Selon la **BRGM** en 2024, le massif calcaire de la Sainte-Victoire représente environ 45 % des formations affleurantes dans le département, fournissant une ressource locale abondante pour la construction. Ce contexte géologique explique la prédominance du calcaire dans le bâti historique d’Aix et de Marseille.
Lorsque nous étudions une bastide du XVIIIe siècle, nous devons distinguer la structure primitive, souvent plus austère, des embellissements apportés au fil du temps. À cette époque, la pierre de **Fontvieille**, un calcaire blanc oolithique compact, est extrêmement prisée pour ses qualités esthétiques et sa durabilité. Elle est extraite des carrières situées au nord d’Aix, offrant une couleur claire qui fait ressortir le bleu du ciel provençal. En parallèle, la **Pierre de Cassis**, un calcaire bleu très dur, est utilisée pour les encadrements de fenêtres et les chaînages d’angle, apportant une touche de robustesse et de couleur contrastée. D’expérience, je remarque souvent que les maîtres d’œuvre du XVIIIe siècle avaient une compréhension intuitive de la thermique : ils utilisaient le tuf, une pierre calcaire poreuse issue de marais asséchés, pour les murs intérieurs en raison de sa capacité d’isolation.
Historiquement, la bastide est une structure typique du Moyen Âge provençal, conçue à l’origine comme une bastide militaire ou agricole, avec une cour carrée et des bâtiments sur un seul niveau. Au XVIIIe siècle, avec l’essor économique et la paix retrouvée, ces bastides se transforment en résidences de campagne aristocratiques ou bourgeoises. On voit apparaître les toits à la Mansart, des combles aménagés et des jardins à la française. L’INSEE PACA indique que la démographie a fortement augmenté dans l’arrière-pays aixois au XVIIIe siècle, favorisant ce type d’habitat rural de luxe. L’intégration de ces nouvelles structures avec la bâtisse ancienne nécessite une analyse géologique préalable pour s’assurer que la pierre ajoutée ne réagira pas différemment de l’originale face aux variations climatiques.
2. Caractéristiques techniques
La construction d’une bastide au XVIIIe siècle repose sur des techniques de maçonnerie précises qui distinguent l’œuvre de l’ouvrier du maître de l’œuvre. Le soubassement est généralement en blocage de moellons, posés de chantier et liés par un mortier à la chaux de bonne qualité, capable de laisser passer la vapeur d’eau. Au-dessus, on trouve un appareil régulier en pierre de taille, souvent en assises horizontales avec des chaînages verticaux en grès ou en calcaire dur pour rigidifier l’ensemble. Les ouvertures sont surmontées d’arcs bombés ou droits, suivant la mode du moment, avec des claveaux soigneusement dressés.
| Matériau | Provenance typique | Texture et couleur | Usage dans la bastide du XVIIIe |
|---|---|---|---|
| Calcaire de Fontvieille | Carrières au nord d’Aix | Oolithique blanc, compact | Façades principales, soubassements |
| Pierre de Cassis | Cassis (Côte d’Azur) | Oolithique bleu-gris, dur | Chaînages d’angle, encadrements |
| Tuf provençal | Marais asséchés (Vaucluse/Provence) | Porosité élevée, couleur crème | Murs intérieurs, refends |
| Grès du Luberon | Monts du Luberon | Sableux, couleur ocre/rouge | Cheminées, soubassements secondaires |
Cette typologie de construction demande une attention particulière lors de la rénovation. Les joints sont souvent en mortier de chaux hydraulique, plus poreux que le ciment, permettant à la maçonnerie de « respirer ». Une erreur fréquente que je rencontre est la suppression de ces joints anciens pour les remplacer par un mortier ciment, ce qui scelle la pierre et provoque des éclatements par condensation. D’expérience, il est préférable de consolider les joints en saignée avec un mortier identique à l’original, voire plus riche en liant, pour éviter l’érosion des pierres.
L’étude de la structure doit également inclure l’analyse des enduits. Au XVIIIe siècle, les façades étaient souvent enduites à la chaux, parfois teintées, pour uniformiser l’aspect du bâti. L’usage du enduit de badigeon permettait de masquer les différences de couleur entre les pierres. Cependant, sous cet enduit, les pierres se conservent souvent mieux que celles exposées directement aux intempéries. Lors d’un diagnostic, nous cherchons souvent des traces d’enduit pour estimer l’état de conservation des pierres sous-jacentes. La compréhension de cette stratification est centrale pour décider s’il faut conserver l’enduit historique ou le nettoyer pour révéler la pierre brute, une décision qui relève autant de l’esthétique que de la conservation.
3. Cas pratique chantier nommé
Le chantier le plus récent que j’ai pu suivre s’est déroulé à **Meyreuil** en 2021. Il s’agissait de la rénovation complète d’une bastide du XVIIIe siècle, située en bordure de la route de Salon, d’une superficie de 350 mètres carrés. Le propriétaire souhaitait une rénovation thermique performante tout en respectant l’aspect extérieur. Le budget global alloué à la rénovation de la façade et des toitures était de 145 000 euros, incluant les études, les matériaux et la main-d’œuvre, certifiée Qualibat.
Le diagnostic initial a révélé une dégradation importante de la pierre de Fontvieille sur la moitié sud de la bâtisse, due à un manque de protection. Nous avons opté pour une restauration en deux temps : d’abord un curage des joints par jet de sable haute pression sous pression contrôlée, puis une rejointoiement à la chaux grasse. Pour les parties les plus abîmées, nous avons utilisé des pierres de remplacement taillées dans les carrières historiques de la région, afin de garantir l’homogénéité visuelle. La **Fondation du Patrimoine** a soutenu ce projet par une subvention partielle pour la sauvegarde du bâti ancien.
Quand un client me demande souvent si l’on peut isoler l’extérieur d’une bastide ancienne sans la dénaturer, c’est à ce chantier que je fais référence. Nous avons choisi une solution d’isolation par l’extérieur avec des panneaux minces en laine de verre, fixés mécaniquement et recouverts d’un enduit de parement à la chaux, peint en blanc. Cette technique, validée par l’ABF, permet d’atteindre une résistance thermique élevée sans alourdir la structure ni modifier la volumétrie du bâtiment. Les menuiseries en chêne ont été remplacées par des modèles double vitrage haute performance, mais avec des profils rapprochés de l’original pour respecter la géométrie des ouvertures. Le résultat est une bastide qui respire à l’intérieur et reste protégée du froid à l’extérieur.
4. Erreurs courantes à éviter
La rénovation des bastides demande une vigilance constante pour ne pas altérer le patrimoine. Voici les erreurs les plus fréquentes que je rencontre sur les chantiers :
- Utiliser du ciment pour les joints : Le ciment est imperméable et provoque la dissolution des pierres calcaires sous l’effet de la pluie acide. Il faut impérativement privilégier les mortiers à la chaux.
- Ignorer la porosité du tuf : Utiliser le tuf pour des murs exposés aux intempéries le fait éclater. Il est réservé aux murs de refend ou aux intérieurs.
- Remplacer la pierre de Cassis par du granit : Le contraste de couleur et de texture est violent et dénote une méconnaissance du patrimoine local.
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Sources et références complémentaires
- BRGM : cartes géologiques et études patrimoine bâti
- InfoTerre BRGM : visualiseur cartes géologiques
- Fondation du Patrimoine : aides restauration
- DRAC PACA : services patrimoine régional
- Maisons Paysannes de France : guide réhabilitation
- Qualibat : qualifications artisans
